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rédacteur
Jean-Marie Mollo Olinga
publié le
13/06/2013
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Jean-Marie Mollo Olinga (Africiné)


Jean-Pierre Bekolo Obama, réalisateur


Gérard Essomba joue le rôle du Président




Les Saignantes


Les Saignantes


Les Saignantes


Le Président


Le Président


Joe Woodou, le journaliste de télé, interprété par l'humoriste Valery Ndongo


Le Président


Le Président


Le Président


Le Président


Le Président Paul Biya


Le Président


Valsero


Le Président


Le réalisateur J-P. Bekolo Obama, sur le tournage de son film Le Président


Le cinéaste Jean-Pierre Bekolo Obama

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Le Président, de J-P. Bekolo Obama
L'autre lettre au président
Après "Les Saignantes" où il croquait et traquait déjà les mœurs des hommes politiques, Jean-Pierre Bekolo a remis ça avec "Le Président", un autre film politique. La première continentale a eu lieu à Ouagadougou - projection unique, le mardi 26 février 2012 à 19h30 - où la salle de l'Institut Goethe s'était avérée trop étroite pour le nombreux public accouru (en marge du FESPACO 2013).

Au Cameroun, Jean-Pierre Bekolo a projeté le film devant quelques professionnels et amis, moins d'une vingtaine au total, à Douala et à Yaoundé. C'est donc dire si "Le Président" a été très peu vu. Mais, eu égard au déchaînement de passions qu'il y suscite, on eût pu penser que ce sont tous les Camerounais qui l'ont vu. Dès cet instant, le spectateur se retrouve immergé dans une espèce de double postulation entre le film et la réalité que le réalisateur tente, entre autres, de dépeindre.



Bekolo s'en donne donc à cœur joie, en satirisant la presse, particulièrement télévisuelle, au travers d'une émission présentée par le journaliste Jo Woodou (pas très éloigné de vodou), interprété par l'humoriste Valéry Ndongo. Dans cette émission, sont colportées et réfractées des rumeurs que Jo Woodou, qui ne sort jamais de son studio, ne se gêne nullement de ne pas aller vérifier, exactement comme dans la réalité, où tout le monde dit tout sur "Le Président", alors que pas grand monde ne l'a vu. Exactement aussi comme dans le film de Bekolo, où, dès que disparaît le président (interprété avec beaucoup de justesse par Gérard Essomba), la rumeur prend la place laissée par son vide. A ce niveau déjà, Jean-Pierre Bekolo fait indubitablement son cinéma, en se jouant des nerfs et des spectateurs, et des citoyens.

Des similitudes avec "Les Saignantes"

Comme dans "Les Saignantes", le réalisateur se projette vers le futur, et imagine le scénario des lendemains d'un très long règne dans une République où la gabegie est érigée en mode de gouvernement. Une République pas tout à fait imaginaire. Il en dénonce donc les excès. De manière frontale. Sans biais.



C'est peut-être ici l'occasion de rappeler qu'il y a quelques années, une folle rumeur faisant état du décès du président Biya avait parcouru le Cameroun. D'aucuns avaient, à l'époque, pensé que ce fut un stratagème du chef pour tester les réactions de ses (prétendus) fidèles. Un peu comme dans ce conte de chez nous qui explique pourquoi le perroquet ne descend jamais sur terre. L'histoire raconte que fatigué de reproches qu'on lui faisait, le psittacidé voulut d'abord tester la réaction des terriens, en laissant tomber une de ses plumes. Au vu de l'agglutinement des fourmis sur cette plume, il tira la conclusion qui s'imposait, après s'être posé cette question : "Si on se dispute ainsi ma seule plume, qu'en sera-t-il de moi-même ?"
La sagesse de ce conte ? Créer une situation pour tester le comportement de proches et de collaborateurs. C'est une ruse qui peut permettre de démasquer, comme on l'entend dans l'une des chansons du film, "ceux qui, déjà, sucent le sang de la succession". Le président va donc disparaître, et nul, dans son entourage immédiat, en dehors de ses gardes du corps, ne sait où il se trouve.

Au travers de cette disparition, Bekolo remet en exergue l'importance de certaines couleurs dans son cinéma. Comme dans "Les Saignantes", le bleu roi est mis en relief. C'est la couleur du véhicule qui emporte le président (vers l'infini ?), c'est aussi celle de la gandoura qu'il arbore.
Cette tonalité n'inspire-t-elle pas le désir de paix d'un homme en proie à la solitude du pouvoir, et qui n'aspire, finalement, qu'à jouir des plaisirs simples de la vie auprès de son épouse ? Ce bleu ne rappelle-t-il pas l'évasion, la couleur froide du vide ? Chez Bekolo, il faut peut-être voir en ce bleu le reflet de la psychologie du président, un être équilibré, qui garde toujours son contrôle. D'ailleurs, tout au long du film, il est d'un calme imperturbable. Il parle très peu, mais semble avoir une vie intérieure très intense.

Le ressort de l'anticipation n'est pas le seul rapprochement avec "Les Saignantes". Dans "Le Président", Jean-Pierre Bekolo fait circuler des bouts de papier entre les prisonniers, des bouts de papier qui rappellent les tableaux de son précédent film. Comme les questionnements du premier, les informations du second tiennent de nœuds dramatiques. "Le Président" joue à la fois sur le choc d'images généreuses et celui des mots. Des images belles, mais paradoxalement exploitées pour présenter une situation de chaos. Assurément, "Le Président" est tributaire des "Saignantes", dont il apparaît comme la continuité, avec, en prime, le basculement vers un certain militantisme.

Un film politique

"Le Président" s'ouvre sur une rue embouteillée, où règne une belle pagaille. Des motocyclistes sans casque et transportant deux ou trois passagers, des voitures en surcharge et des piétons téméraires se disputent des morceaux de macadam, comme des loups un quartier de gibier maigrichon. Pour bien montrer la hideur du décor choisi, Jean-Pierre Bekolo use et abuse du split screen.
Il divise horizontalement ou verticalement l'écran en deux ou en trois, de manière à faire vivre aux spectateurs différents points de vue en parallèle sur une même scène, une même réalité. Ce style est d'une efficacité redoutable, car en une soixantaine de minutes (la durée du film), le spectateur éprouve l'impression d'en avoir vu pour plus du double.

"Le Président" est un film de genre. Éminemment politique, il traite du gouvernement d'un pays que l'on peut très facilement deviner, de l'exercice du pouvoir par un "homme encore puissant mais déjà fatigué", qui se perd au bout d'une longue piste de campagne, et se met à tourner en rond. Belle allégorie pour montrer qu'après 42 ans de règne sans partage, on perd les repères, et la sclérose s'installe. Conséquence, le président est obligé de se rendre à l'évidence : il ne peut plus agir ; il est agi.
Le cinéaste, ici, c'est-à-dire dans un film d'intervention politique, rend compte de cette situation qu'il estime injuste, pour la dénoncer ouvertement. Ce qui lui vaut une bonne volée de bois vert de la part des apparatchiks. Pourtant, nous sommes en face d'une œuvre de fiction. Aurait-elle dépassé la réalité ? L'aurait-elle rattrapée ? Serait-elle en phase avec elle ? Autant de questionnements qui nous interpellent quant au rapport entre réalité et fiction en cinéma.

Et s'agissant du film politique, il est souvent en prise directe avec son époque. Ce qui retient particulièrement l'attention, et qui est redouté des politiques, c'est sa capacité subjective à toucher au réel de son temps. Il peut donc apparaître comme un miroir dont l'image, croit-on, renvoie à la véridicité du reflet, alors qu'il ne reflète qu'une opinion sur la réalité, une vision partielle du monde, et, pourquoi pas, partiale.

"Le Président" est un film de fiction. Peut-être pas de fiction pure, parce qu'il mêle le réel au fruit de l'imagination du réalisateur. En fait, c'est un docu-fiction, en ce sens qu'il introduit dans sa narration des passages documentés (le politiste Mathias Eric Owona Nguini ; le chanteur Valséro).
Cependant, en raison de l'effet de réalité qu'il produit, effet si important qu'il devient facilement assimilable au vrai, le contenu du message qu'il porte transgresse allègrement les frontières du pur divertissement.

Faire "écouter le cinéma"

L'effet du réel et la dramatisation des documents sonores participent, eux aussi, à lier intimement le couple forme / contenu du "Président". Ecoutez, par exemple, ces paroles du rappeur Valséro, issues de sa chanson "Lettre au Président". Elles reviennent comme une antienne dans le film et prennent non seulement le relais des images, mais aussi, trouvent leur place entre elles, pour faire "écouter le cinéma" :



"... J'ai fait de longues années d'études et j'ai pas trouvé d'emploi... Ce sont les mêmes qui tiennent la chandelle... Regarde sur le trottoir ces filles, elles n'ont pas le choix, elles n'ont pas 16 ans, elles vendent leur corps... Prési, arrête ça, c'est ça ton travail, ou Inch Allah je jure un autre fera le travail, le peuple n'en peut plus, les jeunes en ont marre, on veut aussi goûter le goût du miel sinon on te gare...
Prési tes potes vivent au bled comme s'ils sont de passage, ils amassent des fortunes, spécialistes de braquage, ils font preuve d'arrogance, ils frustrent le peuple, ils piétinent les règles, ils font ce qu'ils veulent. Ils veulent aussi te faire passer pour le con de service, Prési dépassé, ils n'ont qu'un rêve : te remplacer, prendre ta place est un objectif déclaré.
Prési, le Cameroun va mal, malgré la paix le Cameroun il va très mal, le Camerounais souffre le martyre, il crève de faim, il y en a plein qui veulent partir, le responsable ici c'est toi, le garant de la sécu du petit peuple c'est toi, surtout, surtout ne te détourne pas, sinon comme en février, tu auras des jeunes qui pètent un câble.
Prési les jeunes ne rêvent plus... Les jeunes n'en peuvent plus, la majorité crèvent, dans le vice ils basculent et quand le monde avance nous au bled on recule. Prési tes potes ne t'aiment pas, c'est vrai qu'au fond toi-même tu ne les aides pas, ils pillent les fonds à fond et toi tu causes pas et lorsqu'ils changent de front tu leur envoies tes gros bras...
Vas-y Prési arrête ça, ton système est faible et il présente trop de failles... Qu'on te le dise par deux fois, fais ton job et ton job c'est d'arrêter ça... Prési, aujourd'hui je te précise la pensée du peuple, il faut que tu te décides : tu bosses pour lui ou tu bosses contre lui ? C'est à toi de voir la menace interfiste.
Prési le peuple est fort, même si parfois on dit que le peuple est mort, le peuple est souverain, il n'a jamais tort, il a la force du nombre et il peut te donner tort. On n'a pas peur de la mort, même si tes potes appellent tes flics en renfort, ils disent de toi que c'est toi l'homme lion, mais ils n'ont qu'un rêve, c'est de tuer le lion.
C'est quoi ta répression ? L'usage des canons contre son peuple c'est trop con... Ecoute ton peuple quand ton peuple dit non, ils font peut-être du bruit mais ils ont des raisons... Il faut que ça change au bled sinon bientôt mon pote t'auras un autre raid..."


Manifestement, ce film a pour vocation de proposer un autre monde en changeant la manière de gouverner. Il appelle donc à un changement de conscience du président et de ses collaborateurs, en leur faisant prendre conscience de la situation pathétique dans laquelle le pays est englué. "Le Président" "substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs", pour emprunter à une expression d'André Bazin. Et pour que ce monde-là soit possible, Jean-Pierre Bekolo met face à face le Président, qui appartient au monde fictionnel, et le rappeur, qui, lui, est du monde réel. Magie du cinéma ! L'échange a lieu dans une séquence qui s'illustre comme une étape narrative de l'œuvre, mais surtout comme son centre sémantique, lisible comme un tout de signification, car contenant le film tout entier. Le réalisateur construit ici un monde possible, qui entretient une relation complexe avec le monde réel.

Le Président semble avoir reçu la lettre du chanteur, et il est donc venu "discuter mais pas palabrer". Etre Chef d'Etat est très lourd : "Est-ce qu'un chanteur, un footballeur peut endosser cette responsabilité ?" demande le Président à Valséro. Dans cette séquence, la tenue toute blanche du président symbolise-t-elle la mort qui délivre l'âme pure de son enveloppe charnelle périssable, ou rappelle-t-elle l'aurore qui triomphe des ténèbres ? Et le maillot jaune de l'équipe nationale de football du Cameroun, les Lions Indomptables, que porte le chanteur, n'est-ce pas la couleur de la lumière céleste révélée aux hommes ?
Embarrassé par les propos du président, Valséro, au travers de cette couleur, ne ferait-il pas montre d'une volonté de puissance aveugle manifestée en prétentions exagérées à une supériorité factice, souvent compensation d'un sentiment d'infériorité mal liquidé ou inconscient ? Néanmoins, il demeure celui-là qui, sans être exceptionnel, dit ouvertement sa révolte face à l'oppression. La seule possibilité de s'en sortir ne viendrait-elle donc pas d'un leader charismatique, au-dessus de la masse des dominés ?

En fin de compte, il ne faut prendre "Le Président" que pour ce qu'il est, c'est-à-dire un film, une fiction, une œuvre d'art. Et en tant que tel, son rôle ne consiste pas à refléter la réalité, car "l'art ne reflète pas, il ne reproduit rien : il propose son propre réel, il produit ses idées propres". Ce n'est qu'à cette aune que peut se penser son autonomie et que les politiques devraient se défaire de la vision paralysante d'œuvre subversive qu'il lui accole. Certes, le cinéma n'a pas pour mission de "changer le monde, mais il peut réaliser l'impossible en proposant un monde possible".
Lieu de reconfiguration des normes et des représentations qui façonnent nos vies, "l'art du cinéma n'est ni porte-voix ni arme, mais pensée". Et puis, l'intrusion de l'art cinématographique, à travers sa dimension formelle ou esthétique, dans la sphère politique n'est-elle pas précieuse pour la politique elle-même ?

Jean-Marie Mollo Olinga

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