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rédacteur
Hassouna Mansouri
publié le
20/04/2005
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entretien avec Abdelkader Lagtaa
Le droit d'être moderne.

Lors de la douzième session du Festival International du Cinéma méditerranéen de Tétouan - Nord du Maroc (du 25 mars - 02 avril 2005) un hommage a été rendu au réalisateur marocain Abdelakader Lagtaa. Avec quatre longs métrages et un ensemble de conférences et d'articles, ce réalisateur est considéré comme une figure incontournable du cinéma et de la scène culturelle au Maroc. Son cinéma se veut essentiellement moderne. Contrairement à la tendance générale des cinéastes de sa génération, il n'aborde les aspects traditionnels de la société marocaine que dans la mesure où il cherche à montrer que celle-ci a aussi le droit d'être moderne. Il est peut-être le cinéaste maghrébin qui aspire le plus à être universel et à échapper à ce qu'on appelle la ghettoïsation culturelle.

Le festival de Tétouan te rend hommage cette année. As-tu une relation particulière avec ce festival et que signifie pour toi cet hommage ?
Le festival de Tétouan te rend hommage cette année. As-tu une relation particulière avec ce festival et que signifie pour toi cet hommage ?


C'est un festival auquel j'ai participé à deux reprises. La première fois j'ai participé en tant qu'invité, je crois même sans film. Je devais présenter Un Amour à Casablanca mais la copie était restée bloquée à l'Etranger. La deuxième fois ils ont projeté Les Casablancais et La Porte close et en même temps j'étais élu président du jury par les autres jurés. Les organisateurs avaient laissé aux jurés la possibilité de choisir le président du jury parmi eux. C'est ainsi que j'ai pu voir de près le festival de l'intérieur. J'ai pu comprendre son esprit, comment il fonctionne…


Cette année constitue un tournant dans l'histoire de ce festival. Il y a beaucoup de changements surtout suite à la crise d'il y a deux ans. Qu'est-ce que tu attends de ce festival ? Comment le verrais-tu au futur ?


C'est un grand point d'interrogation pour tout le monde. Ce qui nous a été communiqué par les organisateurs et le conseil d'administration c'est qu'il y aurait une professionnalisation du festival. C'est un terme qui permet plusieurs interprétations. L'essentiel pour moi c'est que l'association ne cède pas devant des considérations et des priorités à caractère bureaucratique ou autre. Le festival doit sauvegarder son autonomie par rapport au pouvoir public par rapport au pouvoir administratif. Il faut que ce festival reste un lieu d'échange libre et indépendant. Donc si j'ai un message à envoyer à tous les organisateurs ce serait : Il faut travailler dans le sens de donner aux participants (cinéastes, acteurs...) la possibilité de montrer leurs films d'avoir des débats et des échanges libres et de leur aménager des espaces pour que tout cela se passe dans les meilleures conditions.


Comment te positionnes-tu en tant qu'auteur de cinéma dans le paysage cinématographique marocain ?


J'ai toujours cherché à questionner la réalité, à interroger les relations entre les gens, entre les gens et le pouvoir, entre les gens et les traditions. Je n'ai jamais cherché à adopter des thèmes dits porteurs. Même quand je traite de certains problèmes, comme la répression par exemple, je les traite de biais, à travers le parcours de mes personnages. Ce qui m'intéresse d'abord ce sont mes personnages dans leurs réalités qui se retrouvent confrontés à une certaine violence du pouvoir public ou à une certaine manipulation. C'est le cas de Face à face, mon dernier film. Je ne traite pas du thème de la répression ou de la prison politique. Mais tout simplement mes personnages rencontrent cette répression. Ce qui m'intéresse c'est comment ils agissent ou réagissent à cette répression. Et, qu'il y est répression ou pas, comment ils se réalisent.


Peut-on dire que tu es dans une démarche de réhabilitation de l'individu dans une société marocaine, arabo-musulmane, qui reste attachée au poids de la collectivité : la famille, le clan, la société d'une manière générale ?


Mes personnages sont d'abord des individus ce ne sont pas des clans ou des familles. Ils aspirent d'abord à une autonomie. L'individu dans notre société est régi par la tradition et par la religion. La société ne peut évoluer que si l'individu atteint l'autonomie nécessaire qui lui permette de s'exprimer librement, s'exprimer sur le plan social, politique mais aussi sur le plan de sa propre personnalité.


Tu n'établis pas de rapport dichotomique entre le Maroc traditionnel et le Maroc moderne. Tu le poses d'emblée comme étant moderne.


Les personnages qui m'habitent sont des personnages qui ont des projets. Ils peuvent être, à des moments donnés, confrontés à la tradition aux mœurs, aux pouvoirs politiques. Mais ils ont essentiellement un projet moderne. Ceci les met en situation de remise en question de certains obstacles. Le Maroc connaît une évolution. Mais c'est une évolution qui peut être interprétée de différentes manières. Nous constatons qu'il y a une grande liberté d'expression, un enthousiasme pour reconstruire les choses peut-être autrement. Mais tout cela en fait dépend du pouvoir public. Parce que sur le plan législatif je ne constate pas de changements radicaux. Il n'y a pas de rupture. Il y a plutôt une situation de désarroi : les gens optimistes adhèrent à cette évolution ; d'autres sont plutôt circonspects qui constatent des événements qui donnent l'impression que cette évolution n'est pas évidente.


Cette approche se vérifie d'une manière particulière à travers la construction de tes personnages féminins. La femme marocaine pour toi est installée dans la modernité. Elle ne cherche pas à devenir moderne. Elle l'est déjà et elle se bat pour ses acquis en quelque sorte.


Je pars de moi-même en fin de compte. Je suis beaucoup plus séduit par des femmes modernes, libres, autonomes, que par une femme qui me donne l'impression de subir le poids de la tradition religieuse ou sociale. Or la femme pour moi est le moteur de l'action. Je ne vois pas comment je pourrais faire un film sans femme, des films où la femme serait secondarisée, réduite à un faire-valoir. La femme pour moi doit être au centre de l'action.


Généralement dans les cinémas du Maghreb il y a deux approches. Il y a une tendance sociologique folkloriste et il y a celle des cinéastes de la deuxième génération des émigrés qui s'interrogent souvent sur le thème de l'intégration et de l'identité. Alors que toi, bien que vivant à Paris, tu as un univers un peu entre les deux ou à part.


Je reste circonspect à ces deux approches. Il y a certains cinémas qui, d'une manière plus ou moins naïve, croient que l'identité ne peut se manifester qu'à travers un retour aux sources. Ce qui me dérange dans cette approche c'est qu'il a y une soumission à un fantasme qui ne correspond absolument pas à la réalité. Je préfère une approche plus critique, transgressive. Quand je vois dans un film que lorsqu'un personnage tombe malade, on lui amène un "FKIH" qui lui fait un talisman et le personnage guérit comme par miracle. Je trouve cela dangereux. Cela confirme une idée que les Maghrébins de l'intérieur essaient de mettre en cause depuis des décennies. Donc quelles que soient les contraintes, je ne veux pas me soumettre à des injonctions de ce genre. Toutefois, je constate malheureusement qu'en France par exemple, il y a un certain cinéma qui est soutenu. Il me rappelle ce que les cinéastes de l'Afrique noire appellent le cinéma du village. Et c'est une appellation qui témoigne d'une contestation de toute volonté de les enfermer dans une sorte de ghetto exotique. Il y a un orientalisme qui perdure mais en prenant une autre forme. On ne parle pas d'exotisme, mais on parle de décor insolite et de personnages insolites. Il y a un certain nombre d'ingrédients qui deviennent incontournables. Dans le cinéma de village de l'Afrique noire il y a toujours le sorcier, certains déplacements, la forêt, … De même dans le cinéma maghrébin il y aura le village aussi, la montagne, la maison traditionnelle, le "FKIH" pour le sorcier, etc... Cela devient problématique dans la mesure où on n'accepte pas que les cinéastes s'expriment librement, qu'ils choisissent eux-mêmes les rapports qu'ils veulent entretenir avec ces origines mythiques ou fantasmatiques mais aussi avec le réel. Il est vrai que notre société est confrontée à la tradition mais aussi elle mène une lutte depuis des décennies pour accéder à cette modernité.


Tu vis à Paris, émigré donc, mais les thèmes que tu poses ne sont pas du tout des thèmes du cinéma dit "d'émigration". Comment expliques-tu cette orientation ?


Avant même d'émigrer en France j'ai fait un certain nombre de constatations. J'ai connu des cinéastes maghrébins ou africains qui vivent en France et qui continuent à travailler sur leurs pays d'origine. Je ne suis pas dans cette démarche. Je voudrais faire des films français dans le sens de m'insérer dans la production française. Rien ne m'empêcherait à ce moment-là de traiter dans mes films de ce qu'on appellerait "communauté maghrébine" ou autre mais tout simplement je voudrais pouvoir travailler dans le cadre dans lequel je vis. Je ne peux pas vivre dans un contexte socio-géographique sans que ce cadre ne m'interpelle. Ce qui se passe actuellement en France m'interpelle : tous les problèmes liés à la communauté maghrébine, liés à l'Islam, à l'insécurité, à l'évolution et aux rapports que cette communauté peut avoir avec les autres. Tout cela m'interpelle profondément.


Est-ce que tu te définirais tout simplement comme un cinéaste du monde, non pas comme cinéaste marocain, maghrébin, africain, mais comme cinéaste tout court.


Absolument, je ne vois pas pourquoi la géographie va me coller à la peau éternellement. Je suis un individu avant tout, un individu du monde. J'ai une approche humaniste universaliste. Ou du moins j'aspire à avoir une approche pareille. En tant que créateur, j'estime que les êtres humains, quelles que soient leurs origines, m'interpellent, m'intéressent. Je voudrais avoir la liberté de traiter de tous les sujets qui m'interpellent.


Avec le Centre Cinématographique Marocain (CCM), le Maroc passe pour le pays arabe qui a le plus œuvré pour installer une structure capable de développer une dynamique cinématographique. Comment les cinéastes marocains se retrouvent-ils dans cette structure ?


Là-dessus, j'ai un autre point de vue. J'estime que le fonds d'aide (qui est devenu une avance sur recettes depuis deux ans) et la participation de la télévision ont permis l'évolution que nous pouvons constater maintenant dans le cinéma marocain, c'est-à-dire qu'il y a plus de films qui ont plus de moyens. Ce qui a permis une certaine diversité. Mais cela se limite à ça au Maroc où tous les réalisateurs depuis l'instauration du fonds d'aide au début des années 80 (1984) peuvent se transformer aussi en producteurs. Et donc ils sont obligés de vivre cette schizophrénie et cela se répercute sur la qualité des films. Il y a la face visible du cinéma marocain à travers un certain nombre de films d'une certaine qualité. Mais il y a aussi la face invisible qui fait que toute une série de films continuent à patauger dans la médiocrité.


Est-ce que tu veux dire que le secteur cinématographique n'est pas structuré de telle sorte que chaque métier soit un maillon qui s'emboîte aux autres ?


Absolument, personnellement j'aurais aimé ne pas écrire de scénario, ne pas m'occuper de production. Je voudrais m'occuper uniquement de la réalisation. Je suis obligé, dans la situation actuelle, d'écrire le scénario, de me battre pour obtenir une aide, trouver les moyens etc.. Ce qui doit avoir une influence négative quelque part sur mon travail. Cela a une influence sur le tempo. Je voudrais faire des films tous les ans et non pas tous les quatre ou cinq ans. Le temps que j'aurais aimé consacrer à la mise en scène, je me trouve obligé de le partager avec d'autres préoccupations qui sont tout aussi primordiales. Il est vrai que cela me permet de garder mon indépendance mais, en même temps, cela m'empêche de me concentrer totalement sur les questions de réalisation.


Une homogénéisation des structures de production maghrébine est-elle possible ? Est-ce que cela pourrait aider à faire évoluer les choses ?


J'ai toujours cru en la coproduction Sud-Sud. Je n'ai rien contre celle du Nord-Sud, bien sûr quand elle est au profit du film. Mais une coproduction Sud-Sud est primordiale parce que cela nous donne plus d'indépendance dans nos négociations avec le coproducteur du Nord. On devrait considérer cela comme une priorité dans les rapports culturels entre les pays du Maghreb. Je ne vois pas qu'est-ce qui nous empêche, nous cinéastes maghrébins, de servir d'avant-garde pour cette union économico-politique. Si la possibilité se confirme, je crois savoir que le Centre Cinématographique Marocain est très favorable à une coproduction maroco-tunisienne, j'estime que nous devrions des deux côtés essayer d'impulser une dynamique à ce processus, ce qui permettrait aux autres secteurs de suivre l'exemple.


Ne pensez-vous pas que le secteur de la critique et de la presse cinématographique reste marginalisé dans nos sociétés de telle sorte que nos films sont mal accompagnés ?


Je constate depuis quelques années et avec la prolifération de journaux qu'a connue le Maroc qu'il y a un accompagnement des films dans le sens où lorsqu'un film sort, il y a des articles qui traitent de ce film. Ce qui manquerait peut-être c'est d'éviter cette dispersion, et qu'il y ait des organes spécialisés afin qu'il y ait, à côté des articles purement journalistiques, des analyses, des études plus approfondies. Les cinéastes en ont besoin. J'ai toujours ressenti le besoin de comprendre la société marocaine, de comprendre comment elle fonctionne. Or, il y a énormément de choses qui peuvent m'échapper. J'aurais aimé par exemple qu'on organise, dans le cadre de ce festival, une rencontre autour de la modernité. Nous sommes informés par la critique européenne, et française en particulier, sur la modernité dans le cinéma européen et autres. Mais est-ce que cette approche reste valable pour notre cinéma ? Est-ce que nous pouvons trouver une certaine modernité au cinéma maghrébin en partant de son histoire et de son contexte socio-politique. Ou bien est-ce que cette modernité est universelle? Il y a tout un ensemble de questions qui se posent à nous et qu'on aimerait aborder entre nous : cinéastes, critiques et chercheurs.


Il y aurait donc pour toi une certaine qualité à chercher dans la critique maghrébine ? Comment un critique de cinéma pourrait-il exister et évoluer dans une société comme celle du Maroc ou de la Tunisie ? Le problème qui se poserait serait-il donc d'ordre pratique, problème de formation ou de culture générale ?


Le problème est plus général que cela. Quand je pense au métier de cinéaste. Au départ on passait par une formation spécialisée universitaire, puis il y a eu le concept de la formation "sur le tas". Ce dernier est devenu incontournable et il s'est même substitué à la formation universitaire. De la même manière, la critique "généraliste" est indispensable mais en plus, il y aurait une nécessité peut-être d'une formation spécifique qui peut se faire aussi d'une manière personnelle spontanée pas nécessairement universitaire. Le rôle des associations dans ce sens est primordial. Je regrette que le mouvement des ciné-clubs n'ait pas résisté à l'évolution des choses. Je regrette également que la télévision n'ait pas réussi à jouer ce rôle didactique au profit du cinéma.

Propos recueillis par Hassouna MANSOURI (Tunisie)

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   liens films

Casablancais (Les) 1998
Abdelkader Lagtaâ

Cendres du clos (Les) 1976
Abdelkader Lagtaâ, Saâd Chraïbi, Mohamed Abdelkrim Derkaoui, Mostapha Derkaoui, Nour Eddine Gounajjar, Mohamed Reggab, Lâarbi Belakaf

Face à face [réal: Abdelkader LAGTAÂ] 2003
Abdelkader Lagtaâ

Porte close (La) | Al-bab al-masdoud 1998
Abdelkader Lagtaâ

Un amour à Casablanca 1991
Abdelkader Lagtaâ


   liens artistes

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