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rédacteur
Mohammed Bakrim
publié le
21/03/2006
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Face à la censure
Leila Marrakchi et les autres

(Ma contribution "tardive" au débat sur la censure ; on s'attend à ce que cela reprenne, car la réalisatrice s'apprête à sortir le film au Maroc après son succès relatif en France)

Il y a des moments dans l'√©volution d'une soci√©t√© qui concentrent ses principales contradictions et d√©voilent les tendances qui la traversent. Ce sont en g√©n√©ral des moments o√Ļ l'ancien trahit ses limites et o√Ļ le nouveau commence √† √©merger mais tarde √† prendre forme (voir la d√©finition du concept de crise dans la perception du th√©oricien italien Gramsci)‚Ķ

Tout semble indiquer que la soci√©t√© marocaine vit intens√©ment cette phase de transition ; ce passage entre l'archa√Įque et le moderne. La querelle ouverte autour du film Marock de Leila Marrakchi s'inscrit ind√©niablement dans cette perspective. Face √† l'ampleur du d√©bat et √† l'orientation que les d√©tracteurs ont impos√©e, on ne peut que constater que la soci√©t√© cherche √† se donner une occasion pour une sorte de nouvelle mise au point ; pour mettre en place un nouveau red√©ploiement des forces en pr√©sence. Avec l'entr√©e en lice des Islamistes, jusqu'√† pr√©sent d'une mani√®re indirecte par le biais du communiqu√© attribu√© √† la corporation des hommes de th√©√Ętre, nous assistons pratiquement √† un remake d'un autre d√©bat de nature soci√©tale, celui provoqu√© par le nouveau code de la famille, il ya quelques ann√©es. Une premi√®re lecture des positions des uns et des autres nous ram√®ne, en effet, √† constater le m√™me sch√©ma. Il est heureux de relever que cette fois, cet √©change, cette pol√©mique se d√©roule autour du cin√©ma. Avant m√™me sa sortie commerciale, et nonobstant sa port√©e cin√©matographique intrins√®que, Marock divise ; pour un film c'est une qualit√© non n√©gligeable. Ce faisant, il nous permet de retrouver un regroupement des positions d√©j√† vues. Malgr√© la virulence de la r√©action, la pol√©mique est au b√©n√©fice du film et globalement on peut dire que c'est la voie royale pour assurer au septi√®me art son ancrage d√©finitif dans notre paysage socioculturel. La l√©gitimit√© d'une expression artistique est toujours le fruit d'une histoire, de l'Histoire. C'est dire que les enjeux de cette bataille ne sont pas √† minimiser. Ils sont r√©v√©lateurs de quelque chose qui se situe bien au-del√† du cin√©ma. Les termes employ√©s dans le discours du camp qui s'en prend au film ouvrent sur un champ de lecture qui n'est absolument pas original. Le film constitue le moment d'un investissement id√©ologique focalis√© notamment sur la question de l'appartenance identitaire. On commence d'abord par remettre en question la marocanit√© du film pour ensuite aboutir au r√©sultat qu'il porte atteinte √† cette marocanit√©, allant plus loin en arguant qu'il fait partie d'une vaste conspiration. Un anachronisme par rapport aux donnes objectives qui contribuent √† forger la soci√©t√© marocaine d'aujourd'hui o√Ļ la marocanit√© ne se d√©cline plus en termes de carte g√©ographique.

Le concept d'identité est souvent générateur d'amalgame surtout quand on le plaque sur un domaine ouvert comme celui des arts. Les partisans de l'approche identitaire baignent en fait dans de la mythologie nourrie de la fiction de l'identité unique. L'identité est un concept dynamique, variable. Elle est nécessairement multiple et composite. Nous sommes tous des étrangers. Nous sommes tous des métis. La fiction de l'identité monolithique est porteuse de dangers conduisant à des aberrations meurtrières du genre "la race pure" ou "la nation pure".

Un vrai artiste n'est pas manichéen ; il n'aborde pas le monde en entités fermées, définitives ; il n'a pas recours à des catégories absolues, il ne crie pas à "l'ennemi parmi nous". Bien au contraire, il développe une vision du monde, nourrie d'humilité et de tolérance. Il est partisan radical de l'altérité car lui-même il est autre dans sa pratique sociale.

par Mohammed Bakrim
Maroc

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