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rédacteur
Charles Ayetan
publié le
18/01/2007
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Mama Keita, un homme de l'image à la plume singulière :
"L'écriture, c'est le produit d'un état de songe et la réalisation au cinéma est l'éveil."

Monsieur Mama Keita, vous êtes le réalisateur du film Le sourire du serpent, projeté pendant cette cinquième édition du Festival International du Film de Ouidah, Quintessence 2007. Pourquoi un tel film ?

Ce film vient de la polémique que j'ai eue un soir avec mon ami d'enfance qui s'appelle Georges. On a le plaisir de se retrouver tous les deux, à marcher à travers Paris, ou bien dans un coin et souvent dans une cuisine d'ailleurs, à refaire le monde. Évidemment, il n'y a pas 3 milliards de sujets. Les thèmes tournent toujours autour des mêmes choses : l'amour, est-ce qu'on va trouver l'âme sœur, qu'est-ce qu'on va devenir. Lui, il l'a trouvée, il a déjà des enfants qui sont assez grands. Et moi, je suis encore celui qui erre.
C'est lors de l'une de ces conversations qu'est revenu sur le tapis le thème du théâtre : "les mérites comparés du théâtre et du cinéma". Moi, un tenant du cinéma, lui, un tenant du théâtre.
Chez les gens de théâtre demeure la certitude qu'ils étaient là avant. Le théâtre a existé évidemment avant le cinéma. Le cinéma est un art du 20ème siècle. Leur légitimité ou ancienneté leur fait dire que le théâtre a une certaine noblesse que n'a pas le cinéma. Que le cinéma, c'est le lieu de la facilité, de l'abondance de l'argent, de la frime ; mais ce n'est pas le lieu des fondations. Parce que le théâtre vient du texte même, etc. et que le théâtre se donne en une unité de temps. Le théâtre avec les mêmes auteurs, mêmes acteurs, même mise en scène et ne se joue qu'une fois. Et le lendemain, c'est autre chose… C'est de la mythologie du théâtre.
Lors d'une de ces polémiques, il me disait même que l'écriture cinématographique est plus simple, plus facile, plus ludique probablement que le théâtre et moi je l'ai mis au défi de lui prouver le contraire ; que je peux écrire un texte qui sera autant adaptable au théâtre qu'au cinéma. Car ce sont des arts qui ont certes leurs différences mais en même temps qui ont tellement de liens entre eux.

Comment donc êtes-vous arrivé à concilier ces arts : le théâtre et le cinéma ?

Je suis conditionné depuis tout petit à écrire par le truchement de l'image. C'est-à-dire qu'il me faut le support de l'image, il faut que ce que j'imagine soit visuel. C'est comme si mon esprit se doublait d'un écran ; je projette dans mon esprit ce que je pense. C'est en fonction de cela que j'écris. J'ai découvert que je suis un homme de l'image et non un homme de théâtre.
Mais en revanche, en passant par l'image, peut-être que j'arriverai à écrire la pièce de théâtre. C'est alors que je me suis mis à projeter ce film avec la convention théâtrale. Et là, c'est venu tout de suite. J'ai dû écrire le film en quelques semaines tout en conservant la convention du théâtre : unité de temps, unité de lieu.

Si nous parlions des personnages de votre film ?

Comme personnages, mon choix s'est porté sur deux marginaux qui pouvaient incarner l'humanité. J'ai choisi une prostituée et un travailleur d'origine africaine en situation illégale. Partant de ce postulat, je me suis demandé ce que serait la rencontre de ces personnages-là dans un environnement d'hostilité, d'incompréhension d'abord. Et très vite, j'ai mis en place les éléments de la "convention" à savoir : c'est dans une zone industrielle, c'est la nuit ; ils attendent quelques chose, qu'est-ce qu'ils peuvent bien attendre ? Eh bien, c'est un terminus de bus. Ils attendent un bus qui est supposé les amener vers le centre-ville.
Elle, c'est le lieu où elle se prostitue d'ordinaire et lui, est là on ne sait pourquoi, mais c'est peut-être le lieu où il a trouvé un boulot, un boulot au noir comme on dit. Sans être déclaré. Dans la marge.
Je me suis alors demandé qu'est-ce que je pourrais faire pour que leur rencontre soit d'une nature unique. Si le bus arrive, eh bien ils montent dans le bus et chacun se sépare. Mais si le bus n'arrivait pas ? S'ils étaient coincés dans ce lieu, s'ils étaient condamnés, eux si différents, si dissemblables, qui n'ont rien à se dire à première vue. Elle, Blanche ; lui d'origine africaine, Noir. Et cette méfiance dans la nuit. Ce silence tout autour. Quelle idée pour les retenir prisonniers-là ? Eh bien, le bus ne vient pas. Il faut donc créer un dialogue. Il me faut mettre un accélérateur dramaturgique. Mais que pouvait être cet accélérateur ? Le bus est en panne. Non ce n'est pas intéressant. Le chauffeur du bus vient d'être assassiné. Et qui plus est le chauffeur est une femme. Voilà donc, le meurtre d'une femme. Tout meurtre évidemment est brutal, mais celui-ci est très particulier par sa sauvagerie. Et ce meurtre survient au tout début du film, avant que la femme ne soit entrain d'attendre le bus et avant que cet homme ne surgisse à cet arrêt de bus.
Et ces personnages principaux sont dans l'ignorance que ce bus ne viendra pas. Elle, elle se prostitue dans cet endroit-là, au lieu de choisir de rentrer avec sa copine qui lui propose son petit copain…
Ce lieu désolé, n'est humanisé que par deux éléments : une baraque à frites qui est là, comme il y a encore quelques manufactures, donc une clientèle, surtout une clientèle de passage, de camionneurs, d'automobilistes. Et de l'autre côté de la rue, il y a cet arrêt de bus. Il y a de la lumière et on peut se sentir un peu en sécurité. Mais il arrive qu'à une certaine heure de la nuit, lorsque la baraque à frites ferme, lorsque le dernier bus s'en va, ça devienne un lieu fantasmagorique, un lieu de tous les dangers. Quand il fait nuit, quand il n'y a plus personne, quiconque se trouve dans ces parages-là se trouve dans un sentiment non seulement de solitude, mais de danger.
C'est dans cet environnement-là qu'ils vont devoir composer l'un avec l'autre, parce qu'ils sont au bout du monde. Ils sont dans l'état de la re-création du monde d'Adam et Eve. Les premiers hommes. Ils sont seuls au monde.
Et, semble-t-il, un certain nombre d'éléments au cours du film laissera penser que ce tueur qui a agi de manière aussi sauvage, brutale, errerait encore dans les parages et aurait jeté son dévolu sur cette femme. Puis on apprend que ce n'est pas le seul meurtre dans les environs. Il y a eu déjà plusieurs meurtres qui ont toujours eu pour victimes des femmes et qui ont toujours été commis selon le même mode opératoire à savoir : elles ont été violées et égorgées.
Et l'enjeu du film commence lorsque cette femme s'est résolue qu'il est temps de s'en aller et décide de se rendre à cet arrêt de bus. Mais elle est là à attendre plus longtemps qu'il ne faut. Elle ne comprend pas. Et pour tenir le coup, il fallait se prostituer. Elles ont cette fragilité de se droguer pour la plupart… c'est donc le désespoir. Elle commence à péter le plomb, à insulter la terre entière, à insulter ce bus, etc. lorsque surgit derrière elle une personne. Elle déverse sa violence sur cet homme. Celui-ci s'écarta de l'autre côté, dans l'obscurité. Mais la femme, prise par la peur, commence à faire des avances, à suivre cet homme dont on ne sait absolument rien, qui pouvait être le tueur…

Votre film, Le sourire du serpent, semble être difficilement accessible au cinéphile moyen. Il semble donc s'adresser à une classe plus élitiste…

S'il s'adresse à une élite, mon propos en tout cas est d'amener tous les gens vers l'élitisme. J'apprécie que le monde soit fait de gens plus cultivés, plus éduqués, plus ouverts aux arts, plus ouverts à la beauté. Sans doute que ce serait un début de prise de conscience de leur propre force, de leur propre pouvoir. Quand on invite les gens à s'élever, c'est peut-être l'acte politique suprême de la révolte. Vous savez que les tyrans n'aiment tant que les peuples incultes.
Donc si c'est cette ambition-là, ce n'est pas une ambition de faire de l'art ou d'être au service d'une poignée de gens. C'est d'offrir aux gens le meilleur de moi et d'appeler le maximum de gens vers cela… Donc ce film n'est pas réservé.
Si mon film n'est vu, entendu, que par une poignée de gens j'aurais raté "mon coup". Mon idée, ma passion c'est de parler avec la multitude. Et le peuple, puisqu'il s'agit de lui, la beauté, la culture, l'éducation ne lui sont pas interdits. Cela veut dire que chacun y a droit. Pour moi, c'est un film de masse et non un film d'élite.

Dans le film, on a vu moult images : le chat noir dans le noir, du sang qui jaillit ou surgit à un moment donné de nulle part sur une image collée dans la baraque à frites… on sent du mystique dans votre film.

Il y a deux moments dans l'écriture. Il y a le moment où vous êtes dans le feu de l'action. En ce qui me concerne en tout cas, quand j'écris, je suis mes personnage, ils me guident ; je ne sais pas toujours où ils m'amènent. Mais j'ai confiance en eux, j'ai foi en eux puisqu'ils sont de moi. Il y a cette fraternité-là, entre mes personnages et moi. J'en suis peut-être le créateur, mais à un moment donné, ce sont eux qui vont me nourrir. Je suis donc le premier spectateur du scénario. Je tiens la plume, mais l'inspiration me vient de je ne sais où et j'écris selon ce que la grâce m'offre.
Il y a donc cette première phase de l'écriture où on est comme sous l'empire de quelque chose.
Et la seconde phase est celle où l'on réfléchit. Une seconde phase où, à travers le regard des autres, je découvre mon texte. C'est-à-dire que les autres vont attirer mon attention : "Mais dis-moi, il y a des éléments mystiques dans ce que tu écris, comme par exemple dans le surgissement du cheval dans Le sourire du serpent et bien d'autres éléments.
Quand j'écris, je n'analyse pas. Je suis en état de réception, en état de création, je ne réfléchis pas ou je ne fais pas appel à mon sens analytique. Je fais plutôt appel à des vibrations.
Il y a aussi le moment où on est entrain de mettre la pièce en scène. On est en relation avec l'acteur : on doit lui suggérer des choses, lui faire entendre, faire comprendre des choses, on doit l'accompagner. L'acteur est donc en attente de suggestions pour qu'il puisse s'ouvrir. Et à ce moment-là, mon cerveau est obligé de fonctionner. C'est alors que je re-découvre, ou mieux que je découvre véritablement. C'est comme si je me réveillais d'un songe.
L'écriture, c'est le produit d'un état de songe et la mise en scène théâtrale ou la réalisation au cinéma est l'éveil. Je me réveille et je réalise "l'acte que j'ai commis" pendant que j'étais dans cet état second, qui est l'état de l'écriture, l'état de la création.

Quel regard avez-vous sur le cinéma africain ?

Je trouve fondamentalement que le cinéma africain sera un des plus grands cinémas à venir. La raison est simple : on connaît peu ou prou toutes les cinématographies du monde ; les cinématographies française, anglaise, américaine, asiatique. La seule qui est encore dans l'ombre, dans la mare, qui est encore tenue pour quantité négligeable, c'est le cinéma africain. Le cinéma africain est à découvrir.
J'ai donc un regard extrêmement optimiste sur le cinéma africain. D'ailleurs, l'Afrique se distingue par la spécificité de ses productions cinématographiques, faites par une multitude de cinéastes.

Avez-vous un film en projet ?

Mon prochain film est L'absence. C'est l'histoire d'un frère et d'une sœur. Une histoire autour de la désertion sans retour de l'élite africaine vers d'autres horizons.

Propos recueillis par Charles Ayetan
AJCC-TOGO

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   liens films

Sourire du serpent (Le) 2006
Mama Keïta (réalisateur)


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Sauca Valentina


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