actuellement 17693 films recensés, 2980 textes recherche | » english  
films réalisateurs acteurs producteurs distributeurs festivals agenda pays espace personnel  
  critiques»
  dossiers»
  analyses»
  entretiens»
  comptes rendus de festivals»
  reportages»
  documents»
  ateliers»
  Zooms»
  rédacteurs»
  écrans d'afrique»
  Asaru»
  lettre d'info
  inscription»
  desinscription»
  archives »
  liens»
  dépêches »
  nouvelles de
la fédération»
  la fédération»
  contacts»
  partenaires»
  accueil»




 
    
rédacteur
Justin Ouoro
publié le
20/03/2007
films, artistes, structures ou événements liés à cette critique
les commentaires liés à cette critique
retour
 
Entre parole de la crise et crise de la parole
Ezra, de Newton Aduaka (Nigeria)
Bulletin Africiné n°08 (FESPACO 2007), du Samedi 03 mars 2007

Ezra est l'histoire émouvante d'un enfant soldat appelé à comparaître devant une Commission Vérité et Réconciliation dont l'objectif est d'entamer un processus de guérison d'un peuple meurtri par les affres de la violence. Ce processus peut-il aboutir quand les acteurs principaux de la guerre ne se souviennent plus de leurs forfaits ? Le film de Newton Aduaka, lui-même enfant de la guerre du Biafra, place le spectateur au centre d'une double crise. Une crise de la parole qui prend sa source dans une parole de la crise. Construit en navette entre le tribunal de la réconciliation et le terrain de guerre - entre le présent et l'inaccessible souvenir du passé -, ce film trouble autant la conscience du spectateur qu'il rend compte des troubles des personnages emportés dans le tourbillon de leur mémoire.

Comment le réalisateur est-il arrivé à rendre compte à la fois de l'expression de la crise et de la crise de l'expression ? Newton Aduaka joue essentiellement sur deux paramètres : le mode de narration et l'exploitation de techniques cinématographiques.
Même si la crise de la parole, caractérisée par l'amnésie des personnages, est née de l'expression de la crise sociale manifestée par le dialogue des armes, la narration du récit filmique ne suit pas cette logique de cause à effet.
Le cinéaste nigérian opte plutôt pour une narration à rebours pour donner à voir les atrocités d'une guerre civile à travers la mémoire des personnages. Ce procédé narratif tranche d'avec la trop grande linéarité caractéristique de la plupart des récits filmiques africains qui s'inspirent de la narration des contes traditionnels.

Ce choix narratif n'est pas gratuit. Il est aussi l'expression d'une crise – la difficulté de se raconter soi-même : Newton est un enfant de la guerre, il est né en 1966, au moment où les armes hurlaient au Biafra. Mais au-delà de sa personne, ce choix de narrer par flash-backs traduit non seulement la volonté de reconstitution d'un passé qu'il faut confesser en vue d'une guérison mais aussi l'absurdité de la violence et le trouble qui règne dans la mémoire du personnage principal.

Ezra ignore même son âge et demande au tribunal de se référer à sa sœur Onitsha qui n'a plus que ses mains pour s'exprimer. Elle ne peut parler parce que les rebelles ont coupé sa langue en ce malheureux jour du 6 janvier 1999. Ezra ne se souvient plus de ses actes, mais tout le village l'a vu. C'est bien lui qui a conduit l'attaque des trois villages et qui a mis le feu à la maison de son père. Comment peut-il s'en souvenir puisqu'il a agi sous l'effet de la drogue et sous la manipulation du chef rebelle Rufus ?

Ce personnage qui dirige la faction de l'ARDP opposée à l'élite politique au pouvoir depuis 32 ans n'a trouvé de solution à l'injustice sociale qu'il dénonce que par le recours aux armes, non sans davantage s'intéresser aux diamants. Ses soldats, des enfants enlevés de force de l'école, subissent un lavage de cerveau et un entraînement à la violence qui ne laisse aucune place à l'humanité. "Soyez durs, soyez cruels, coupez les mains : pas de mains, pas de vote !" Ce matraquage qui pèse sur les enfants à l'image de la caméra qui les filme en plongée s'ajoute à la violence de Terminator qui tire à bout portant, sous la commande Rufus, sur tout enfant osant manifester une résistance.

Pour rendre compte de cette terreur semée par des enfants eux-mêmes terrorisés, la caméra du réalisateur donne une vue panoramique des décombres des villages et des habitants en proie à la violence. Des images émouvantes soutenues par une musique tonitruante et la pénombre laisse les spectateurs pantois et aphasiques.
Ce sont ces images qui se bousculent dans la mémoire d'Ezra, comme un brouillard à l'image des vibrations d'une bande érodée tel que le réalisateur nous le fait voir à l'écran. Cette confusion du passé et du présent hante le personnage. Ezra a besoin de drogue pour dormir. Mais pour être en paix, il lui faut admettre son crime. Comment faire s'il ne s'en souvient pas ? C'est là l'expression d'une crise qui conduit à la crise de l'expression. Le verbe créateur de paix manque.
Ezra est une grande œuvre qui cristallise un événement historique indicible : la guerre civile en Sierra Leone. Comment reconstruire ce monde effondré qu'est le cœur de ces milliers d'enfants soldats qui se sont battus pour un diamant qu'ils n'ont jamais vu ? C'est à cette réflexion que nous invite le remarquable film de Newton Aduaka.

Justin Ouoro (Burkina Faso)

Article paru dans le Bulletin Africiné n°08 (FESPACO 2007), du Samedi 03 mars 2007, page 4.

haut de page


   liens films

Ezra 2006
Newton Aduaka


   liens artistes

Aduaka Newton


   liens structures

FESPACO
Burkina Faso | Ouagadougou 01

haut de page



   vos commentaires
vos commentaires sur cette critique :
   
 
  ajouter un commentaire
   

haut de page

 

 

 

 

?>