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rédacteur
Jean-Marie Mollo Olinga
publié le
05/04/2010
films, artistes, structures ou événements liés à cet entretien
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Jean-Marie Mollo Olinga


Gérard ESSOMBA Many


Chevalier de Saint-George


Habib Benglia


Gérard Essomba à Yaoundé




Pièces d'identité, 1998, avec Gérard Essomba


Gérard Essomba dans Pièces d'identité




Eriq Ebouaney


Félicité Wouassi


Maka Kotto

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Entretien avec Gérard ESSOMBA MANY
Cahier d'un retour au pays natal
Plus connu à l'extérieur qu'à l'intérieur de son pays, Gérard Essomba Many, l'un des comédiens africains les plus distingués, et qui a côtoyé les plus grands dans son domaine tant sur les planches, au théâtre, que sur les plateaux de tournage, au cinéma, a décidé de rentrer définitivement au Cameroun en mai 2009. Mais son installation ne semble pas se dérouler selon ses vœux. Il en parle, comme à son habitude, à cœur ouvert, mais avec la dent dure.

Vous êtes considéré comme un monstre sacré du cinéma et du théâtre africains, pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a amené à ces métiers ?

Quand j'étais gamin, j'étais très impressionné par ce que faisaient les Blancs à l'écran et je voulais faire comme eux. J'en avais fait la promesse à mon père qui me décourageait en disant que les Noirs ne sont pas des acteurs. Je lui avais dit que j'allais tout de même essayer. À Douala, au collège Molière, j'avais rejoint la troupe théâtrale de l'école. Une fois à Paris où j'étais allé rejoindre mon frère étudiant en médecine, je n'avais aucune intention de renoncer au métier de comédien qui m'attirait irrésistiblement. Mais, j'ignorais qu'il fallait d'abord passer par un centre de formation. C'est ainsi que je me suis inscrit au cours d'art dramatique de la Russe Tania Banachova. De là, mon amour pour la Russie et sa musique ; une Russie qui a eu des Noirs dans sa cour [dont Pouchkine, ndlr]. Banachova était l'épouse de Raymond Rouleau, sociétaire de la Comédie française. C'est lui qui va me choisir pour monter sur scène interpréter le rôle du Nègre dans la pièce de Jean-Paul Sartre intitulée "La putain respectueuse". Il avait écrit ce rôle pour Habib Benglia, un acteur français d'origine algérienne, seul acteur noir dans les années cinquante à Paris, bien que, longtemps avant lui, il existât aussi le Chevalier de Saint Georges à Marie Antoinette voulait confier la direction de l'Opéra de Paris. Habib Benglia s'était désisté, du fait de comédiens qui ne l'acceptaient pas. Dans "La putain respectueuse", je fus remarqué par un de mes partenaires, Roger Hanin. C'est chez lui que, pour la première fois, j'ai vu des Blancs boys chez des Blancs. Il était l'époux de Christine Gouze-Rénal, la sœur de François Mitterrand, et la plus grande productrice de l'époque.

À la même époque, l'on vous a également entendu à la radio…

Oui, parallèlement, j'ai interprété le personnage de Saint Georges à France Cultures. Grâce à la radio, j'ai connu le célèbre Pierre Billard qui animait l'émission "Mystère-Mystère", puis "L'anthologie du mystère", "Le roman des renards", etc. Je tiens à parler de mon passage à la radio pour montrer son importance dans la formation d'un acteur ; elle lui donne la possibilité de s'écouter. Ma carrière est donc partie sur plusieurs fronts. Elle m'assurait déjà mon quotidien, pendant que je poursuivais ma formation.

Vous jouiez très tôt sur plusieurs tableaux, et cela ne devait pas plaire à tout le monde à l'époque…

Ma carrière s'est très vite mélangée entre cinéma, théâtre et télévision. En télé, j'ai notamment joué dans deux films de la série "Au théâtre ce soir" de Pierre Sabbag, avec pour décor le port de Panama : "Romancero" et "Le nu au tambour". Dans "Romancero", je jouais le rôle d'Alléluia, rabatteur chez une pute française au port de Panama. Dans "Le nu au tambour", je jouais Napoléon, un adventiste du septième jour. Ces deux pièces m'ont beaucoup marqué.
J'aurais pu devenir une star, si la couleur de ma peau ne m'avait pas handicapé, les journalistes français ne supportant pas de voir un acteur noir devenir tête d'affiche. Je l'ai constaté dans "Marco Millions", une pièce de théâtre où j'ai interprété Koubilaï Khan, empereur mongol dont la petite-fille s'appelait Koukatchine. Cette pièce avait été montée par Marie-Claire Vallène, très progressiste, qui m'avait retenu après casting. Je me suis heurté à l'hostilité imbécile d'une certaine presse française qui n'avait pas arrêté d'invectiver Marie-Claire Vallène pour avoir confié le rôle de Koubilaï à un acteur noir, alors que tout le reste de la distribution était blanche. Certains de mes partenaires marquaient la même hostilité à mon égard, alors que le cachet qu'on me payait était ridicule, que j'aurais pu me construire un château comme Eto'o.

Comment arrivez-vous sur le film qui vous révèle aux Africains du continent, "La légion saute sur Kolwezi" ?

Quand j'arrive sur le casting, j'ai déjà un background tel qu'on pouvait me proposer des rôles aussi bien au cinéma, au théâtre qu'à la télévision. J'étais déjà âgé de 40 ans. J'avais incarné avec bonheur le docteur Biakombo. J'y avais joué avec de très grands acteurs tels que Mimsy Farmer, Bruno Crémer qui, soit dit en passant, joue depuis vingt ans la série culte, "Maigret". Je pensais qu'en revenant définitivement dans mon pays, je pouvais, moi aussi, prétendre être tête d'affiche d'une série télé digne de ce nom, pas forcément celles que je vois à Canal 2 ou à la CRTV (deux chaînes camerounaises, ndlr).

Vous décidez de rentrer au bercail, pourquoi maintenant ?

C'est pour des raisons familiales. Si on regarde un peu l'histoire de ce pays, si on respecte les traditions et l'histoire, je devrais me faire introniser duc de Mvog-Ada (un quartier du centre-ville de Yaoundé, ndlr). Car il y a 103 ans, mon grand-père, Many Ewondo Barthélémy, se faisait pendre ici même par les Allemands. Mon oncle Raphaël Onambélé Ela, historien et ancien ministre, deux semaines avant sa mort, me confia : "Grand-père Many Ewondo avait demandé à être baptisé sous le prénom de Barthélémy. Il est monté au gibet la tête haute, le regard interrogateur sur ses bourreaux. Aujourd'hui, on ne sait plus où se trouve sa tombe ; on sait seulement qu'il a été enterré en catimini à Mvolyé (quartier situé à la périphérie du centre-ville de Yaoundé et abritant le plus grand site chrétien catholique de la capitale camerounaise, ndlr)".
Toutes ces choses m'ont donné envie de revenir. Par ailleurs, je suis propriétaire de quatre hectares de terrain à Mvog-Ada. Je vais donc me lancer dans les affaires, en faisant monnayer mes terres.

Allez-vous aussi vous engager dans la politique ?

J'ai envie de rentrer dans la vie publique camerounaise. Je ne dis pas que la politique ne m'a jamais effleuré, j'y suis depuis mon enfance, parce que mon père, Essomba Many Antoine, l'un des tout premiers maires de la ville de Yaoundé, était aussi secrétaire général du parti socialiste camerounais, l'USC, qui comprenait des personnalités comme Okala Charles, Amos Ngankou, etc.

J'ai découvert la politique à presque 11 ans, à Maroua, où j'ai rencontré Ahmadou Ahidjo et Félix Moumié en 1951. J'ai même assisté à la gifle magistrale que Moumié a administrée à Ahidjo au domicile de mon père.
Les deux hommes étaient idéologiquement opposés. Ahmadou Ahidjo, conservateur, était pour l'autonomie interne. Moumié, Upéciste [membre de l'UPC, Union des populations du Cameroun, ndrl], voulait l'indépendance totale. Qui des deux avait raison ? Je ne voudrais pas épiloguer là-dessus.

Comment s'effectue votre installation ?

Pas comme je l'aurais souhaité, car je suis toujours dans une situation précaire. Je dors le dos tourné au ministère de la Culture, parce qu'un acteur de mon niveau mérite quand même un peu plus d'égards au niveau du logement, du véhicule et même de l'enveloppe devant accompagner mes quatre décorations de l'État camerounais. Enveloppe qui ne m'a jamais été remise. Je voudrais rappeler que le Bicentenaire de la Révolution française a eu pour tête d'affiche l'acteur comédien Gérard Essomba, entouré pour la circonstance de 270 comédiens sénégalais du Théâtre Daniel Sorano de Dakar. Et le film tiré de ce spectacle joué devant quarante chefs d'État de la Francophonie atteste quand même que, de nos jours, je fais partie des meilleurs acteurs du continent.
Hélas ! Personne, dans l'entourage de Paul Biya, composé pourtant d'énarques, lors de son dernier passage à Bordeaux, n'a attiré son attention lorsqu'il visitait le Musée de l'Esclavage, que Toussaint Louverture, le libérateur de Saint Domingue, devenu Haïti après l'indépendance, a été incarné par Gérard Essomba qui se trouve dans sa ville de Yaoundé.

Depuis votre arrivée, à quoi vous attelez-vous ?

À la mise en place du Many School Drama (MSD). C'est un centre de formation de jeunes acteurs que nous allons recruter après des tests que nous allons organiser sur tout le territoire national, avec des femmes et des hommes chevronnés et pédagogues. Voyez-vous, nous ne pouvons pas disposer de télé ou de cinéma compétitifs si nous ne disposons pas d'acteurs de haut niveau. Tous les autres pays africains, dont le Tchad et le Gabon, avec moins de potentialités que nous, font énormément d'efforts pour cette forme de culture.

Comment comptez-vous résoudre la sempiternelle équation du financement de telles structures ?

Il y a quelques années, j'avais fait remarquer à Issa Hayatou, le président de la Confédération Africaine de Football (CAF) rencontré au Caire, que les recettes des matchs de foot engendrent beaucoup d'argent. Je lui avais alors proposé de reverser, ne serait-ce que 1% des recettes de tous les matchs de foot de la CAF disputés sur le continent dans une caisse qui reviendrait à la culture ; pas à l'université, mais à l'art. Ces moyens permettraient au continent d'être moins dépendant du Nord. Je tends toujours la main à M. Issa Hayatou et j'attends sa réaction, tout comme celle du secteur public et du secteur privé, car l'État seul ne peut pas subvenir à nos besoins artistiques.
Je mène ce combat avec une équipe de femmes et d'hommes dévoués tels que le cinéaste Arthur Si Bita qui est le directeur de ce centre de formation, et qui aura, en même temps, à s'occuper du cinéma, si toutefois les différents ministres auxquels nous nous sommes adressés veulent bien nous accorder une certaine attention.

Pendant le mois d'août 2009, vous avez animé pendant trois semaines, au Centre culturel français de Yaoundé, un atelier de formation au théâtre. Quel en est le bilan ?

C'est un bilan positif. Je suis satisfait de l'engouement manifesté par les jeunes. Au départ de cette initiative, Jean-Michel Kasbarian, le conseiller culturel de l'ambassade de France au Cameroun. Une idée qui rencontre la mienne. Nous avons, au départ, proposé des jeunes entre 15 et 18 ans. Très vite, nous avons été débordés par des jeunes de tout âge, dont la plupart venaient de l'université de Yaoundé I. Il y avait même des adultes. Ils étaient ponctuels, assidus, ce qui nous a permis de constituer une petite famille qui n'espérait pas se quitter au bout de trois semaines. Elle s'est promis de se revoir ; c'est mon plus grand espoir.

Depuis que vous êtes là, quel est votre regard sur la gestion de la culture au Cameroun ?

C'est vraiment le grand paradoxe. Nous avons des jeunes qui se lancent à corps perdu dans la réalisation au Cameroun et dans la diaspora. Nous avons de grands acteurs dans la diaspora : Eriq Ebouaney, Maka Kotto, Félicité Wouassi, etc., alors que sur place, il n'y a plus de salle de cinéma, sinon des vidéos clubs où tout peut se passer. Notre pays a les moyens de construire de véritables salles de cinéma.
L'État, premier vecteur de développement dans un pays, doit donner l'exemple. Et il n'y a pas d'antinomie entre État et privé pouvant empêcher qu'ils s'associent ; le privé doit avoir un cahier de charges après avoir reçu des fonds de l'État, qui a un droit de regard sur ces fonds, y compris ceux qu'il pourrait donner à un réalisateur pour faire un film. Mal les gérer équivaudrait à un détournement de fonds, à une escroquerie.

Le privé peut aussi avoir ses propres expériences. Exemple : Bollywood qui pose des problèmes à Hollywood. C'est l'intelligence des hommes d'affaires indiens qui permet à ce grand pays de se situer au rang des grandes puissances économiques, mais aussi culturelles. C'est l'apport du privé au développement d'un pays. Que nous, Camerounais, ne côtoyons pas les Indiens seulement dans le commerce de la pacotille, mais aussi au cinéma ! La Chine également, d'ailleurs.
La gestion de notre culture n'est pas tellement différente de celle de ces cinquante années en politique. Je ne vois pas beaucoup de grands effets positifs. Nous avons fait l'ascenseur qui monte et qui redescend. Est-ce dû au manque de maturité qui ravale la politique à une vache à lait qui permet d'avancer socialement et économiquement ? Je reste dubitatif quant à l'amélioration même du niveau de vie.

Pourtant, les états généraux de 1991 avaient laissé augurer d'un bel avenir…

Les États généraux de la culture en 1991 étaient un échec. Et c'était prévisible, dans un pays où des esprits malsains avaient vite fait de calculer le nombre de francs CFA qu'il y avait dans le budget. Les artistes y avaient été noyés par des professeurs d'université qui y tenaient un langage incompréhensible de Senghor et de Césaire. J'en suis sorti vide comme j'y étais entré. Il n'y a pas eu de statut de l'artiste ; pas de convention collective, ce qui a créé la confusion dans laquelle nous pataugeons aujourd'hui, où des artistes se retrouvent en train de réclamer des droits d'auteur. Ceux-ci qui n'appartiennent qu'à celui qui a écrit, réalisé et déposé une œuvre.
Il y a nécessité absolue de créer une convention collective, car l'artiste a non seulement des droits, mais aussi des devoirs. Il mérite une pension retraite, une sécurité sociale qui puissent lui permettre de vivre décemment, même quand il ne travaille pas.

L'appropriation de son image constituera l'une des batailles du 21ème siècle. Mais l'importance de ce combat semble échapper aux Africains en général et aux Camerounais en particulier. Comment pouvons-nous y remédier ?

Le troisième millénaire est celui qui va imposer les images d'une partie du monde au reste du monde, qui ne reçoit ses images que du Nord. On pourrait partir des images comme celles de Tarzan. Notre continent est pourtant plus que chargé d'histoire, d'histoire à donner au monde. Notre continent possède les meilleurs sites touristiques que le monde entier lui envie. Mis à l'image par nous-mêmes, avec les concours des ministères du Tourisme et des États, notre continent donnera une image moins misérabiliste que celle que lui donne le Nord. Comme me disait ma grand-mère, "on ne souffle pas la chaleur dans la cuillère du voisin".

Vous êtes l'un des acteurs africains les plus couronnés. De toutes vos distinctions, quelles sont celles qui vous ont le plus marqué ?

Sur les neuf prix d'interprétation que j'ai glanés ici et là, le premier est pour moi inoubliable. C'est comme lorsque vagit un enfant : c'était le prix du Meilleur second rôle, en 1995, en Afrique du Sud, avec "Rue Princesse" d'Henri Duparc, où j'interprétais le rôle d'Emile qui passe ses nuits dans des bordels. Il m'a permis d'entendre, pour la première fois, "The winner is… Gérard Essomba". Je croyais rêver. Et en plus, c'est Louis Gosset Junior, en personne, qui m'a remis le trophée. En 1998, j'ai été nommé Meilleur acteur du continent africain avec "Pièces d'identités" de Mweze Ngangura. À lui tout seul, ce film m'a rapporté huit prix d'interprétation internationaux qui vont d'Amiens, Barcelone, à Los Angeles, Rio de Janeiro, etc. Il a été traduit en bon nombre de langues, même en arabe.
Mais, jamais, mon pays n'a été derrière moi. J'étais déjà orphelin de père en partant du Cameroun, je me suis retrouvé orphelin d'une nation.

Entretien mené par Jean-Marie MOLLO OLINGA

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