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rédacteur
Samir Ardjoum
publié le
26/03/2012
films, artistes, structures ou événements liés à cette critique
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Samir Ardjoum


Fond du puits


Fond du puits


Moez Ben Hassen, réalisateur de Fond du puits


Hawas (Sense), 2010, Mohamed Ramadan


Demain, Alger ?, 2011, Amin Sidi-Boumediène


Amin Sidi-Boumediène


ANDALOUSIE, MON AMOUR !

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Journal d'un cinéphile extrémiste… au Festival d'Oran du film arabe.
Journée # 2
"Etonnant de constater que le cinéma, étrangement, devenait le temps d'une respiration, aussi intense que la vie !"

 Ce matin, je découvre dans le catalogue fraîchement mis à ma disposition, la projection du seul film africain ayant obtenu la palme d'or lors du Festival de Cannes, année 1975 : Chronique des années de braise du vétéran Mohamed Lakhdar Hamina. Programmé pour 21h00 dans le cadre d'un panorama exhaustif du cinéma arabe, je me promets d'aller le voir pour la énième fois, unique occasion d'écrire sur ce film qui fut la cause de mes nombreux soucis avec le cinéma algérien. J'y reviendrais !



Café, jus d'orange, clope, me voila arpentant la rue Larbi Ben M'Hidi en direction d'une des trois salles de cinéma affrétées pour le Festival : "Le Maghreb" accueille ce matin (10H00) l'un des nombreux documentaires réalisés dans le cadre de "Tlemcen Capitale de la culture Islamique 2011", dont certains jugent comme étant des "des produits de consommation sans réels objectifs artistiques, juste pour dédouaner une absence de structures culturelles". Le problème est ailleurs, inutile d'y revenir.
Je veux tout de même voir ces films, tenter d'en extraire une problématique qui me permettrait de mieux cerner l'orientation voulue par le Ministère de la Culture.

Avant de faire la moue ou…d'exploser de joie, voyons-les ! Le souci, c'est que le premier film, Bostane Tlemcen, fut projeté avec 30 minutes de retard, chevauchant finalement sur l'ouverture de la compétition Court-Métrage fixée pour 11H dans l'enceinte de la Cinémathèque. Il fallait donc faire un choix, le film étant en version arabe non sous-titrée (l'anglais aurait été le minimum pour un festival de cette envergure), je me levais, cinq minutes après le lancement du film, sans en éprouver une quelconque gêne.



Cinémathèque d'Oran. Salle large, public restreint, Quatre films programmés, trois seront finalement montrés. Les raisons ? Aucune idée…Une ribambelle d'images (et non de plans, donc très peu de conscience) sur des sujets lourds de conséquences (refus du deuil pour le Tunisien Moez Ben Hassen avec Fond du puits, fantasme et solitude pour Égyptien Ramadan avec Sense, une amitié rattrapée par l'Histoire dans Demain, Alger ?), et desservie par une absence totale de mise en scène. Le défaut commun de ces trois films réside dans la minutie à vouloir privilégier la technique au détriment du processus émotionnel de fabrication, bousculant les lesdits réalisateurs à embellir leur œuvre tel un papier cadeau.
Un film devrait être constitué de plusieurs éléments de mise en scène, et ne surtout pas les déséquilibrer sous peine d'évincer le liant qui créerait du cinéma.

Sans être dans un nationalisme outré, le seul qui réussit à se démarquer légèrement de ce trio filmique, se nomme Amin-Sidi Boumediène, Algérien de son état, évitant occasionnellement l'écueil du vide, et donnant à son film un sens fictionnel aussi intéressant que bancal. Demain, Alger ?, sans en dévoiler l'intrigue (un simple prétexte narratif), m'intéresse, car j'ai le sentiment d'obtenir l'autorisation du réalisateur à pénétrer dans sa sphère intime. Je suis en retrait, certes, mais tout près de lui, en amorce, quitte parfois à lui souffler une déception (dialogues continuellement filmés en champs/contre-champs), et quelques joies (il aime ses acteurs, sait étudier leurs gestes).
Et puis avant de venir sur Oran, j'ai croisé l'un des acteurs du film, Amine Mentseur, qui déambulait dans El Biar. Il trainait son corps longiligne tout en humant l'air de sa cigarette. Il reproduisait paradoxalement les mêmes gestes de son personnage. Étonnant de constater que le cinéma, étrangement, devenait le temps d'une respiration, aussi intense que la vie !

Petite anecdote qui a son importance à mes yeux : lors du débat, je vis les deux dirigeants de Thala production, Yacine Bouaziz et Fayçal Hammoum, qui observaient scrupuleusement Amin dont ils avaient produit son film. Sans vouloir être leur avocat (j'ai toujours trouvé dans leurs productions, une conscience cinématographique discrète, au sens de la construction des plans), il faut absolument les suivre, prendre de leurs nouvelles, analyser leurs contenances pour mieux cerner leur position, qui au fil des mois, deviendra indiscutable. Les films seront là, je me prépare à les accompagner à ma sauce !

A ce propos, un ami journaliste me reprochait de ne pas prendre en considération certains aspects d'un film : "Sense [par exemple] est un film audacieux car le sujet est rarement questionné dans le cinéma arabe. Tu devrais éviter de faire abstraction de ce détail qui peut avoir son importance". Sur quoi, je le contredisais furieusement en affirmant que nous n'avions plus le droit de privilégier cette axe de lecture sous peine de déconstruire le regard du critique de cinéma (donc du spectateur). En somme, cette posture définie selon moi, une véritable complaisance qu'il faut combattre.

L'après-midi fut placé sous le signe de la compétition long-métrage avec deux films, dénués malheureusement de cinéma. D'un côté le Marocain Mohamed Nadif, arborant fièrement Andalousie, mon amour, à la construction narrative aussi fantaisiste que simpliste (belle idée sur la fuite de deux jeunes marocains vers l'Espagne, dont les projets vont être déjoués par le Destin taquin).



De l'autre côté, l'Algérienne Fatma Zohra Zamoum qui revenait avec son dernier opus, Combien tu m'aimes ?, téléfilm de luxe narrant les pérégrinations d'un enfant, déchiré par le futur divorce de ses parents, et hébergé par ses grands-parents.
Comment, en 2011, tisser des films aussi théâtralisés et impersonnels, qui seraient caduques avec le cinéma. Force est de constater que Nadif, par exemple, entraine malicieusement le spectateur dans son monde bigarré où tous ses personnages seraient coupables (l'un des protagonistes aime et lit Le Crime de L'Orient-Express d'Agatha Christie) d'une déshumanisation totale. Mais sa propension à refuser d'élever son récit par le biais d'une mise en scène fiévreuse, dynamique et inventive, déréalise complètement ses propos.
Refuser ? Assurément, d'autant que Nadif réussit occasionnellement à tisser une ou deux séquences où les saynètes possèdent une force burlesque. Ses personnages, à cet instant précis, existent réellement, leurs bouffonneries participant à la matière à délire d'un récit torturé.



Quant à Zamoum, qui avait convaincu avec La Pelote de laine et intrigué avec Z'Har (œuvre imprévisible, récit morcelé, propositions rigoureuses et parfois maladroites sur la décennie noire de l'Algérie des années 90), déroule cette fois-ci un tapis d'ineptie tant le schéma narratif de Combien tu m'aimes ? est accablé par une lourdeur équivoque dans sa mise en scène. Facture conventionnelle, cadrages primitifs et absence d'inspiration cinématographique m'ont fait penser à une production typique de l'ENTV. Mais alors, où se terre la violence de ces corps déchirés, où se trouve l'ingéniosité de Zamoum dans ce récit monotone et sans saveur, et surtout où se cache le cinéma qui tarde à pointer le bout de son nez ? Film aux aspects d'une commande, film sans réalisateur, film qui épouse une lassitude qui laisse de marbre un spectateur médusé. Je sors de la salle, consterné !

Dans quelques minutes, je dois prendre une décision sur la projection de Chronique des années de braise. Dois-je y aller ou profiter de la présence - importante - du bus qui m'emmènera dans ma chambre d'hôtel ? La question est futile aux yeux du lecteur, mais propice à vouloir me confronter aux démons de mon passé. Je devais être âgé de 10 ans, je ne connaissais rien à l'Algérie, excepté les sempiternelles vacances estivales entre Hussein Dey et Guenzet (Petite Kabylie). Passionné depuis peu par le cinéma, je tombais par hasard sur le film de Hamina, majestueusement conseillé par ma mère (je suis persuadé qu'elle ne se souvient plus de cette anecdote) afin de me familiariser avec le cinéma de mon pays d'origine. J'avalais d'une traite les 180 minutes de cette épopée mi-nationaliste mi-fordienne (il est incontestable que l'œuvre du cinéaste américain fut l'une des références indiscutables dans le film de Hamina) sans en comprendre le sens. Plus tard, je refusai délibérément toutes images provenant du pays fennec, ressentant une trahison, un je-ne-sais-quoi qui me disait de ne plus remettre les pieds dans cette maison aussi lourde que symbolique.
Puis un jour, je vis Omar Gatlato, ce fut la claque, ma propre réconciliation nationale (plus tard, je serais déçu par Merzak Allouache et ses derniers films). À cet instant, je décidais de bouffer continuellement du cinéma algérien et puis, par hasard (?), je retrouvais l'œuvre empirique de Hamina. Trois heures plus tard, ma conclusion fut inévitable : cette spécificité cinématographique ne sera jamais pour moi, préférant la fraicheur d'un Beloufa. La boucle était bouclée, même s'il me reste encore une chose à régler : rencontrer Hamina, lui parler, lui envoyer des balles réflectifs, graver sur ma roche nos propres mots afin d'exorciser mes maux.

Je décidais de ne plus renouer avec mon passé (voir le film), et pris le bus tout en songeant au présent et à l'avenir (rencontrer Hamina pour me confronter à lui).

Samir Ardjoum

Journée # 2 : vendredi 16 décembre 2011. parue sur El Watan 2 (Le Laboratoire des médias). [http://elwatanlafabrique.wordpress.com/2011/12/17/journal-dun-cinephile-extremiste-au-festival-doran-du-film-arabe/]

Critique de cinéma à Africiné, Africultures, en autres, Samir Ardjoum est aussi Directeur artistique des Rencontres Cinématographiques de Béjaia, Algérie (09-15 juin 2012).

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