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rédacteur
Hassouna Mansouri
publié le
26/02/2014
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Hassouna Mansouri (Africiné)


Peter Kr√ľger, le r√©alisateur


Le r√©alisateur Peter Kr√ľger (lunettes) et l'√©crivain nig√©rian Ben Okri (casquette), √† la Berlinale 2014.


L'actrice principale, Wendyam Sawadogo (Femme africaine), dans N'- The Madness of the Reason


Souttanome (N'- The Madness of the Reason)


Aux archives.


Elodie


Mesurer le ciel


Mère à la mer


Rebelles


Vieux Farka Touré


La marionnette de Borremans


Le r√©alisateur Peter Kr√ľger



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N'- The Madness of the Reason, de Peter Kr√ľger
Peter Kr√ľger et l'Afrique indocile
64ème Berlinale (6-16 février 2014)

Je suis all√© √† la 64√®me Berlinale (6-16 f√©vrier 2014) avec une liste de films √† voir. Parmi ces films figurait N'- The Madness of the Reason (‚ÄėN - La Folie de la raison) de Peter Kr√ľger. Autant j'avais une id√©e sur la subtilit√© qu'a ce r√©alisateur flamand dans la mani√®re de d√©velopper un discours authentique √† travers le documentaire cr√©atif, autant j'avais comme une appr√©hension d'√™tre confront√© encore une fois √† un discours euro-centriste sur l' Afrique. Eh bien pas du tout.
En regardant le film sélectionné dans le cadre du Forum 2014, je ne pouvais m'empêcher de penser au nouveau livre d'Achille Mbembe intitulé Critique de la raison nègre [NOTE 1], dont je venais de finir la lecture dans le train qui m'emmenait d'Amsterdam à Berlin. Le livre est une somme (au sens augustinien) de la pensée nègre dont les poncifs sont à dénicher dans les écrits de la négritude. Dans la lignée de Césaire, Senghor et Fanon entre autres, l'auteur de La Postcolonie [NOTE 2], propose une réflexion sur la contribution africaine à la pensée du monde et comment elle se présente comme une alternative salutaire pour l'humanité notamment à travers le concept clé de "la montée collective en humanité".

Il y a de cela aussi dans La Folie de la raison de Peter Kr√ľger. A lire la fiche technique du film, on est tent√© de penser au moins √† deux choses : une ni√®me histoire sur la passion d'un Homme blanc pour le continent noir ; ou encore une nouvelle le√ßon sur le comment l'Homme blanc a apport√© la modernit√© √† un continent qui aurait pu rester en dehors du temps. Il y a peut-√™tre un peu de cela dans le film, mais il y a beaucoup plus que cela ‚Ķ. Et c'est tant mieux.
L'histoire de ce jeune homme qui d√©barqua en Afrique au bel √Ęge de 18 ans pour ne plus revenir en Europe n'est pas sans rappeler les innombrables anecdotes sur ces Blancs adopt√©s par choix ou par n√©cessit√© par l'Afrique. Ensuite, il y a le fait singulier que Raymond Borremans, cet aventurier fran√ßais arriv√© pendant les ann√©es cinquante en Afrique de l'Ouest, ait entrepris la r√©daction d'une encyclop√©die de la C√īte d'Ivoire. Tout de suite, on est confront√© √† ce romantisme niais qui accompagna de facto l'entreprise coloniale mais aussi √† cette id√©e que le colonisateur √©tait porteur de savoir et de civilisation. C'√©tait l√† peut-√™tre le point de d√©part du jeune Borremans mais l'issue de l'histoire est encore moins certaine et plus d√©sorientante. Peter Kr√ľger n'est pas assez explicite l√†-dessus, et c'est aussi tant mieux comme √ßa.

trailer N - The Reason of Madness / Der Wahn der Vernunft / La folie de la raison, de Peter Kr√ľger, 2014 from Africin√© www.africine.org on Vimeo.



Pourtant le film n'échappe pas complètement à ces deux pièges. L'aspect romantique de l'histoire est liquidé trop rapidement. L'accent est mis sur l'amour qui le personnage a tout de suite eu pour l'Afrique. Le jeune Borremans s'est vite habitué à la vie coloniale, en jouant de la guitare pour égayer les soirées des colons. Ensuite, on apprendra qu'il organisera des projections de cinéma ambulant, profitant de la marge que la politique coloniale, dans son absurdité et dans son aveuglement, laissait à la promotion de la culture. Mais rien n'est dit sur le paradoxe du personnage, ses hésitations ou ses contradictions.

On n'est pas très loin de ce point de vue de l'expérience de Jean Rouch, avec ses ateliers de formation au cinéma dans l'Afrique de l'Ouest. Comme lui, Borremans était de ces hommes qui avaient senti que dans le tableau noir de la colonisation, l'humain pouvait encore avoir de la place. Il faut être profondément humaniste pour être capable d'en percevoir les lieux et d'en donner des signes forts qui rappellent et l'absurdité de la colonisation et l'alternative possible de salut offerte à et par l'Afrique.
L√† o√Ļ les choses deviennent plus complexes c'est lorsque le film s'oriente vers l'Ňďuvre de Borremans. Par Ňďuvre, il faut comprendre √† la fois le sens √©tymologique de travail et l'acte concret de r√©daction. Les deux acceptations renvoient au travail auquel le personnage a d√©di√© toute sa vie : L'Encyclop√©die de la C√īte d'Ivoire. L√† encore cela semble reproduire un geste colonial typique : le recensement, l'archivage, la mise en forme d'un monde qui paraissait alors informe. De ce point de vue, cet acte s'inscrivait dans la continuit√© de tout le processus d'exploration qui √©tait suppos√©e servir le travail de spoliation comme fondement de l'entreprise coloniale. Ceci n'appara√ģt pas dans le r√©cit du film. On ne sait si c'est une omission volontaire ou parce que la dimension individuelle est tellement riche en signification qu'elle occulte la grande histoire qui sert pourtant n√©cessairement d'arri√®re plan.

Le drame du personnage est li√© √† deux points. D'un, il n'a pas pu finir la r√©daction de l'encyclop√©die. Il s'est arr√™t√© √† mis chemin, c'est-√†-dire √† la lettre N. L'explication avanc√©e est purement objective : la dur√©e de la vie de l'homme. De deux, seul un volume a pu √™tre publi√© du vivant de l'auteur. La publication n'a pu continuer, √† cause d'une m√©sentente avec la personne qui avait convaincu Borremans de la n√©cessit√© m√™me de la publication. Sur cette discordance, le film ne donne pas assez d'informations. √Čtait-ce une diff√©rence d'id√©e qui avait rendu la publication impossible ? √Čtait-ce une question de droits, moraux ou commerciaux ? Le film reste muet l√†-dessus. Ceci est tr√®s ambigu mais aussi, et paradoxalement, tr√®s riche en significations.

Ce geste de Borremans a le mérite de rappeler le travail de mise en forme, de constitution en signe, dirait Mbembe de l'Afrique. L'entreprise coloniale dans sa dimension sémiologique a cherché à ramener l'Afrique à un signe qui la justifie et lui donne sa raison d'être. Or, l'interruption de la publication, ou même de la rédaction même de l'encyclopédie rejoint la définition que le même Achille Mbembe donne de l'Afrique comme un signe diffus, ouvert et surtout qui ne répond pas aux critères de la raison occidentale, en tout cas pas celle qui n'a pas encore trouvé la juste mesure en fonction de laquelle elle pourrait définir son rapport à l'altérité.
Qu'importent les raisons concr√®tes de cette interruption. Borremans aurait peut-√™tre √©t√© trop exigeant sur la question d'argent. Il aurait peut-√™tre compris qu'on utilisait son travail pour des enjeux qui le d√©passaient. Il n'aurait pas √©t√© d'accord sur la ligne √©ditoriale. L'important est le fait de l'interruption en soi. La fantaisie que le film semble autoriser laisse entendre qu'il y avait une telle po√©sie dans l'histoire que l'explication la plus plausible serait √† chercher du c√īt√© du personnage lui-m√™me.

D√®s le d√©part l'entreprise √©tait personnelle. Bien s√Ľr, il y avait d'abord le r√™ve de gloire : faire quelque chose qui n'avait pas encore √©t√© faite et, qui plus est, serait de taille. On n'est pas trop loin de Diderot. Mais le philosophe des Lumi√®res n'est pas sorti de la s√©miosph√®re europ√©enne, dirait un Youri Lotman. En revanche, l'exp√©rience africaine pour Borremans est n√©cessairement un processus d'alt√©ration en faveur de laquelle le "Je" devient autre. Il ne s'agit pas d'un aventurier qui a succomb√© aux charmes de l'exotisme africain ni d'un profiteur qui se serait servi du contexte colonial pour faire fortune. Son "√©chec", aussi tragique qu'il puisse √™tre vu, est justement de ce point de vue la preuve que l'homme a subi une m√©tamorphose profonde. Ce qui para√ģt √™tre √©chec entrepreneurial, serait en fait la manifestation d'un √©veil au "G√©nie H√©r√©tique" dont parle Mbembe au sens de r√©sistance √† tout acte visant, par fausse pr√©tention, √† limiter l'identit√© africaine et ne pas consid√©rer son instabilit√©, sa volatilit√© et son incertitude √† l'instar de toute autre r√©alit√© humaine en fait. De ce point de vue, le film pourrait √™tre √† un certain niveau un acte d'accusation de la falsification que l'Afrique a subie, ou a failli subir, et √† laquelle Borremans a refus√© de contribuer.

Que L'encyclop√©die de la C√īte d'Ivoire ait √©t√© r√©alis√©e sans Raymond Borremans ne lui donne ni raison ni tort. Le film semble rendre hommage √† l'homme comme √©tant l'initiateur de ce projet dont la r√©alisation est consid√©r√©e comme un succ√®s. C'est l√† o√Ļ le film perd sa profondeur et passe √† c√īt√© de beaucoup de nuances ainsi que des promesses de significations dont le personnage est extr√™mement porteur.
Peter Kr√ľger n'a pas √©t√© jusqu'au bout de cette aventure folle. En tout cas c'est ce qu'on pourrait comprendre de son discours lors du d√©bat du film √† Berlin. Il a pr√©f√©r√© la s√©curit√© de la raison. Le texte de Ben Okri, aussi po√©tique qu'il soit, n'a pas non plus pu rendre compte du parcours h√©r√©tique dont le sens est rest√© insaisissable. Les deux comp√®res semblent c√©l√©brer la publication de l'encyclop√©die de la C√īte d'Ivoire comme un succ√®s posthume de Borremans. Or, rien n'est plus incertain que ce que le personnage lui-m√™me en aurait pens√©.

En ceci le titre du film construit en oxymoron, reste au moins honn√™te et sugg√®re la complexit√© de l'entreprise. D'abord celle de Borremans lui-m√™me r√™vant de l'acte occidental par d√©finition, en l'occurrence la r√©daction d'une encyclop√©die, et l'implantant dans une r√©alit√© africaine compl√®tement "indocile". La po√©sie de Ben Okri et le style m√©ditatif de Kr√ľger ont contribu√© tant bien que mal √† cr√©er une atmosph√®re de suggestion plut√īt que d'affirmation, offrant de grands moments de coh√©sion avec l'esprit du personnage.
Le film est un grand d√©fi en ce sens qu'il essaye de rendre compte de cette contradiction extr√™mement riche. Kr√ľger laisse voir - peut-√™tre plus √† son insu que s'il le voulait vraiment - l'ambig√ľit√© d'une telle entreprise. Elle est, d'une part, un travail de construction de signe ciblant une vi/lisibilit√© de l'Afrique. Mais, d'une autre part, elle est un travail de fixation s√©mique qui pourrait √™tre dangereux, mais en tout cas r√©ducteur de ce que l'Afrique pourrait √™tre et de ce √† quoi elle pourrait pr√©tendre. Borremans, √† tort ou √† raison, semble avoir pris le parti de l'h√©r√©sie. Il est parti et il a emmen√© avec lui son id√©e de l'Afrique et de l'Encyclop√©die qu'il aurait pu r√©alis√©e. Elle aurait √©t√© incompl√®te, volatile, incertaine‚Ķ qu'importe tant qu'elle aurait √©t√© personnelle et issue de son propre rapport √† l'Afrique et la traduction de sa propre exp√©rience de l'Afrique.

par Hassouna Mansouri

NOTE 1 : Mbembe A., Critique de la raison nègre, éditions La découverte, Paris, 2013.
NOTE 2 : Mbembe A., La Postcolonie, Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine, Karthala, Paris, 2000.

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